BRUITAGES ININTELLIGIBLES

( Après une semaine de posts lourds et compliqués, je propose à ceux qui nous ont rejoints depuis quelques semaines de relaxer et de relire ce texte republié sur ce mur le 21 Février 2019. 
Auteur: Vincent Tohbi Irié )

Le samedi dernier, j’ai eu la mauvaise idée de revenir sur certains espaces de ma jeunesse […..]

Je me suis donc retrouvé à l’Allocodrome de Cocody. [….]

A peine entré que j’ai été accueilli par une musique bruyante, si bruyante qu’il était impossible de mener une conversation avec les vendeuses.

Un spectacle improvisé se tenait au milieu de l’enclos.

De puissants baffles crachaient des décibels insupportables. Une musique sans identité avait envahi l’endroit.

Un jeune animateur aboyait dans le micro, à la grande satisfaction du jeune public heureux. Je me demande si ces jeunes devinaient la torture qu’infligeaient l’animation et le spectacle.

Le DJ, peut-être une star du coin, ponctuait la musique de mots mi-chantés mi-parlés. Avec sa casquette retournée et ses habits plus grands que sa taille, il ne laissait pas son public indifférent.

Les sonorités elles-mêmes étaient un ramassis de notes de musiques, de mesures, de rythmes , sans aucun accord ni cohérence. On aurait dit que chaque musicien a gratté son instrument séparément selon sa propre inspiration et que des arrangeurs et ingénieurs de son paresseux se sont contentés de mélanger ces sons comme on secoue un cocktail indigeste.

C’est peut-être en raison du volume élevé, mais je crois qu’on ne pouvait pas discerner les paroles des chanteurs dont les oeuvres étaient diffusées.

Aucun message, ni de douceur ni de prise de conscience.

A certains moments, on a l’impression qu’à court de mots, les chanteurs imitent les instruments de musique.

Ils doivent avoir des bouches et des langues bien habiles, à si bien imiter les tam-tams, les batteries, les pianos et les guitares de cette façon, au lieu de chanter plutôt et de laisser les instruments de musique servir à quelque chose.

La musique commence ainsi et finit ainsi, dans un bruitage inintelligible dans lequel l’on ne distingue rien: instruments, voix du chanteur, tout manque d’art et de finesse.

Même les forgerons de mon enfance ne battaient pas les marteaux sur les enclumes de cette façon. 
Ils y mettaient un peu d’harmonie.

Cette musique ivoirienne devenue une torture acoustique réjouissait ce jeune public qui se délectait des prestations de l’animateur inspiré par ces sonorités bruyantes.

Au bout de 15 minutes, je croyais être devenu sourd quand l’animateur a invité sur le podium des danseurs volontaires. Ceux-ci ont essaimé la plateforme, exécutant des sauts périlleux et trémoussant leurs corps légers dans une rythmique dont eux seuls comprenaient la logique.

Ils gambadaient, sautillaient, trépignaient, s’allongeaient, mélangeaient bras et pieds comme s’ils nous préparaient des tours de magie.

Les jeunes filles étaient en extase à la vue de ces danseurs envoûtés. Elles battaient des mains. Avec mon hostilité acoustique à ce type de musique, je n’avais aucune chance d’aguicher une de ces belles filles.

Mon pèlerinage sur les lieux culte de ma jeunesse est devenu une séance de lapidation sonore.

J’imagine que lorsque des siècles plus tard, des chercheurs découvriront des supports audio perdus dans les décombres de notre civilisation évanouie, ils se demanderont de quoi étaient constitués nos tympans, pour réussir à écouter de tels vacarmes.

La musique adoucit les moeurs, mais notre musique ivoirienne à nous exécute nos esprits sans procès et les perturbe.

Je ne sais pas si c’est cette musique qui a rendu violente notre jeunesse ou si c’est la culture de la violence qui a enfanté cette musique stupide.

Mais il y a une claire influence mutuelle entre notre histoire, notre présent et nos arts musicaux du moment. Ne pouvant plus résister à ce tintamarre, j’ai renoncé à ma commande de nourriture et me suis frayé une voie vers la sortie, l’ouïe massacrée.

Ne voilà-t-il pas que monte sur la scène un autre animateur, micro entre les doigts, qui lui aussi s’est mis à vociférer dans les haut-parleurs.

Le public n’en pouvait plus, il était en transe, une joie fusionnelle.

D’autres petits danseurs ont jailli sur scène, les yeux pétillant de bonheur et exerçant des 
« contorsions simiesques» qu’ils croyaient être de la danse.

Ce bruitage inintelligible m’étouffait comme si une main forte me serrait la gorge.

Dès que j’ai réussi la prouesse de me propulser hors de l’Allocodrome, j’ai compris ce qui m’arrivait: J’AI VIEILLI.

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